Un gouffre de silence

On a peu entendu parler de l’agression des personnels humanitaires d’Oxfam et d’Action Contre la Faim à Gereida, au Darfour, le 18 décembre 2006. Ces personnels ont été victimes d’agressions physiques extrêmement violentes, parmi les plus graves que l’on puisse imaginer puisqu’il s’agit de viols et de simulacres d’exécutions. Très singulièrement, ce n’est qu’au cours de la première semaine de janvier 2007 que l’information a été répercutée de manière un tant soit peu significative dans la presse, dans les colonnes de journaux tels que "Le Monde" et "Le Figaro", ou d’un magazine tel que "Jeune Afrique".

Quelles que soient les raisons de ce « retard à l’allumage » il est assez contrariant. On sait que le 28 décembre 2006 le président du Soudan, Omar al-Bachir a très tardivement donné un "un accord écrit (...) à la mise, dans les plus brefs délais, des mesures de soutien des Nations Unies à la MUAS (AMIS) au Darfour, ainsi qu'au déploiement d'une force internationale hybride sous l'égide de l'Union Africaine et des Nations Unies". Par ailleurs, le président du Tchad, Idriss Déby, venait d’annoncer qu’il aurait convaincu les rebelles soudanais de quitter le Darfour.

On ne doute pas que ces « avancées » aient été le fruit de négociations tendues et nécessitant beaucoup d’habileté. Peut-être que la perspective d’une communication adéquate sur les exactions commises contre les personnels humanitaires travaillant à Gereida a-t-elle été considérée comme un « grain de sable » pouvant compromettre le travail des diplomates. Cette « communication adéquate » aurait en effet impliqué des explications et des prises de positions de la part du gouvernement français notamment.

Mais les victimes de Gereida ne sont pas des grains de sables. Leur statut d’humanitaires, si il témoigne d’une volonté de s’engager, parfois au risque de leur santé et de leur vie, n’a pas pour conséquence de faire d’eux des victimes légitimes des barbares. Ils ne sont pas non plus destinés à être assimilés à des « corps témoins » : ce ne sont pas des corps expédiés en provenance d’un monde pacifié pour subir les tortures de la guerre et porter témoignage du caractère insoutenable de ce qui se passe au Darfour. Nous n’avons pas besoin de les sacrifier pour savoir et comprendre.

Dénoncer la violence dont ces personnes ont été les victimes, et identifier les responsables, était et est absolument nécessaire. Sachant que la France soutient le président de l’une des parties indirecte au conflit, M. Déby, qui n’est pas spécialement un démocrate; sachant que la situation sur le terrain est extrêmement embrouillée, on ne doute pas de la frilosité du gouvernement Français lorsqu’il s’agit de faire le jour sur ce qui s’est passé ce 18 décembre 2006, et sur l’identité des auteurs de ces crimes.

Il est très dommage que la politique de la France, en Afrique notamment, soit si peu débattue sur la place publique, et particulièrement au Parlement. Le prix en est ici payé par ceux qui ont subi la sauvagerie, insuffisamment reconnus dans leur statut de victimes. La démocratie française en paie aussi le prix, puisque le caractère ténébreux, inexpliqué, de la politique nationale en Afrique donne sans cesse l’occasion de s’interroger sur l’ordre des priorités retenues, et la place qu’y tiennent les Droits Humains.


ven, 08/07/2009 - 14:35