Remember Taiwan
Taïwan déclarée persona non grata à l'ONU? Il n'y a rien de nouveau sous le soleil pâle de l'abandon des principes. Comme on le sait de par le monde, la République populaire de Chine a le nationalisme sourcilleux et ombrageux. Entré en 1971 dans la maison de verre en qualité d'Etat totalitaire agréé, Pékin a rénové à l'interne les formes de sa tyrannie, mais n'a rien changé à ses conceptions quant à l'exercice de la puissance. Toute la science politique contemporaine et toute la sagesse diplomatique accumulées depuis des siècles en arrivent à la même conclusion en forme de scoop: il ne faut pas irriter le dragon.
Or, une île est un défi insupportable pour le continent: ce séparatisme géographique de fait, cette fronde géologique irrévérencieuse doivent rentrer politiquement dans le rang! A défaut de pouvoir assécher la mer et transformer le détroit en un boulevard pour les voitures bus, trains, trams, bicyclettes et transports de troupes, Pékin pointe ses missiles sur l'autre rive et somme Taïpeh de mettre un terme à son crime maritime de lèse-majesté.
Mais le nationalisme chinois à la mode pékinoise n'a rien de naturel: c'est une pure construction idéologique. Depuis que l'aura du communisme se rapproche de plus en plus dangereusement de l'encéphalogramme plat, le despotisme central-continental chinois souffle sur les braises du nationalisme pour se refaire une santé. Le mot d'ordre est toujours le même: à bas la démocratie! Et l'argument-massue ne varie pas: au nom des sacro-saintes "valeurs asiatiques", Pékin doit défendre son identité. Son despotisme est une obligation culturelle! Quant à la démocratie, ce n'est rien d'autre à ses yeux qu'une idéologie néo-coloniale, un avatar des anciennes invasions barbares venues de l'Occident.
Seulement voilà: Taïwan, elle, est devenue démocratique. Ses habitants sont aujourd'hui des citoyens avec des droits comme vous et moi. On peut donc être chinois et libre! Là se tient le défi véritable pour les adorateurs de la toute-puissance. L'île est déclarée rebelle, non pas parce qu'elle se laisserait voguer en solo au large des côtes officielles, mais parce qu'elle est un contre-argument. Le continent est prêt à lui faire la guerre rien que pour la faire taire. Il faut détruire Taïwan, parce qu'il faut écraser la démocratie chinoise!
L'ONU se couche, l'Europe se tait, les spécialistes s'interrogent, le temps passe, les affaires prospèrent, la montée en puissance de la marine chinoise laisse les commerciaux de marbre, notre ciel commun s'assombrit, et les observateurs réalistes de tous bords prient pour que la cinquième flotte américaine qui fait des ronds dans l'eau dans le Pacifique côté asiatique suffise à rappeler aux dirigeants de Pékin l'intérêt qu'il y a dans la vie à rester raisonnable. Si pendant ce temps les démocrates de tous les pays voulaient bien s'unir pour donner un tant soit peu de la voix, ce n'en serait que mieux.