Le Colonel Khadafi sans alibi
L’« affaire des infirmières bulgares » a de quoi laisser méditatif. Le colonel Khadafi, jugeant profitable de se concilier les démocraties occidentales, s’est placé sous le regard de l’Union Européenne (UE) et de ses membres. Cette ouverture quelque peu contrainte, et bien que parcellaire, n’empêche pas d’entrevoir une réalité piteuse pour un tyran : un peuple en colère, une partie de ce peuple en colère, lui fait peur.
Il a d’abord été nécessaire de se protéger des conséquences de la criminelle indifférence qui fait passer des enfants au fil du couteau "SIDA". La colère éventuellement contagieuse de familles meurtries a été détournée vers des innocents que l'on estimait facilement "immolables". Ces sacrifiés, c’est bien sûr le personnel soignant de l'hôpital où les contaminations se sont produites. Les accusés sont étrangers car il est difficilement concevable que les mauvaises herbes poussent sur le sol national avec l'assentiment des autorités.
Malheureusement pour ces dernières, ce personnel est essentiellement originaire d’un Etat membre de l’UE. Mais comment fait-on quand on a si bien éduqué son peuple à une justice d’arbitraire et de vengeance et que l'on a besoin de lui soustraire les corps, sortes de chiffons rouges, qu’il a tant envie de voir déchiquetés?
Il faudra bien protéger ces Bulgares et ce Palestinien de l’assassinat programmé, sans quoi le Colonel perdrait tout le bénéfice de ses récents efforts pour se concilier les Occidentaux. D’un autre côté, Khadafi, malgré son attachement au régime qu’il a mis en place, ne souhaite probablement pas devenir la victime des us et coutumes de la justice à la libyenne, en cas d’éventuelle démonstration de mansuétude envers les désignés coupables.
Espérons que l’appel fait de la condamnation à mort des innocents ne donnera pas lieu à une procédure d’une longueur interminable; espérons surtout que l’UE ne laissera pas les autorités différer indéfiniment le dénouement qui ne doit être qu'heureux. On verrait alors le Président en posture désagréable, sa nudité fugacement exposée. Si le dilemme du tyran illustre le saccage qu’il s’est permis, sur les individus et sur les modalités du vivre ensemble et de l’exercice de la justice de son pays, il démontre également que la Communauté des Etats démocratiques d’Europe peut peser et fragiliser un régime anti-démocratique.