La leçon d’Ulysse
C’est une visite comme d’habitude, une sorte d’exercice de style des présidents de la République Française, un tour de piste vite fait de l’autre côté de la mer – histoire d’insulter une fois de plus la démocratie. Le mardi 10 juillet de cette année 2007, Monsieur Sarkozy est à Tunis. Il s’entretient avec son non-homologue, monsieur Ben Ali ; il dîne avec lui ; et il déclare que la Tunisie est « en cheminement vers la démocratie ». Tunis régale, Paris paye avec la monnaie d’usage : des mots de complaisance pour jeter un voile diplomatique sur les exactions d’un Etat policier. « En cheminement » ! Le mot sert à cacher le sang.
C’est une non-rupture. La République ne craint pas de protéger le tyran qui lui semble utile. Elle reconnaît par là-même implicitement qu’une tyrannie peut être de quelque utilité. Pire : de voyage en voyage, de visite-éclair en visite d’Etat, Paris donne de la légitimité au maître du lieu. C’est comme une route pour Ben Ali : tous les trois mois ou tous les six mois, au pire tous les ans, un dirigeant français lui délivre son compliment et l’assure de son soutien. « Réprimez, cher Monsieur, réprimez votre peuple autant que votre bon plaisir le voudra, nous restons à vos côtés en qualité d’amis indéfectibles et peu regardants sur la méthode ».
Quand les mots gentils sont apportés à domicile, c’est tout bénéfice pour l’autocrate. Evidemment, par voie de conséquence triste, l’opération est à mettre au débit des idéaux républicains. Mais le peuple français ne tient pas rigueur à ses présidents d’agir ainsi. Le peuple français ne les attend pas au tournant à leur retour. Il ne leur en veut presque jamais de cela. C’est un peu étrange, mais c’est une constante de chez nous : quand un président voyage dans le vaste monde, il peut dire tout ce qu’il veut à n’importe qui, il peut tresser des lauriers au geôlier en chef de son choix – le tarmac de retour est garanti tranquille. Aucune manifestation-surprise n’est à craindre. Quand il est question d’affaires étrangères, l’horizon de l’indignité est dégagé.
Il y avait cette fois-ci cependant un plus : la nouvelle secrétaire d’Etat française aux droits de l’homme, Rama Yade, était du voyage. Elle n’a rencontré pour l’occasion aucun(e) représentant(e) des organisations de défense des libertés. Elle n’a eu droit qu’au dîner. La politique de Paris envers Tunis ne change pas, mais la mise en scène est plus raffinée qu’auparavant. Jadis, on venait avec sa petite liste, et on faisait le point sur les entrants et les sortants parmi les hôtes politiques des prisons tunisiennes. Aujourd’hui, on vient avec la secrétaire d’Etat, mais on l’assigne à un rôle de pure représentation. Elle ne retrouvera sa liberté de parole – une liberté sous surveillance – qu’à son retour dans son ministère, auprès de Bernard Kouchner. Trop tard pour les prisonniers politiques tunisiens. Manipulée par son mentor de président, Rama Yade a cautionné elle aussi, de par l’aura de sa fonction, un régime fondé sur la négation des libertés démocratiques, un régime marqué par des élections en forme de simulacres, avec des scores à la soviétiques.
On nous dira – nous connaissons le discours par cœur – qu’on a tort de critiquer encore et toujours une politique internationale nécessaire à la place de la France dans le monde ; qu’il ne faut pas voir malice à ces expéditions difficiles en terres étrangères ; qu’on est bien obligés de faire avec les réalités des autres peuples et des autres nations ; et qu’en l’occurrence le panier des courses n’est pas resté vide, puisqu’on a parlé sécurité et lutte contre le terrorisme, et qu’on s’est promis-juré d’intensifier la collaboration entre les services ! Mais ce discours ne nous rassure pas. Il renforce même notre inquiétude, parce que nous pensons qu’on ne lutte pas contre le terrorisme international – qui est un terrorisme idéologique – en encourageant et en fortifiant la terreur d’Etat ? Nous pensons que ces deux terreurs s’alimentent et finalement se conjuguent. Elles sont engagées dans une lutte à mort l’une contre l’autre, et en même temps elles se nourrissent l’une de l’autre. Nous devons nous défendre de l’une et de l’autre, mais pas en abandonnant des peuples à leurs tyrans de fer ou de bronze, mais en nous solidarisant avec un peuple. Notre sécurité passe par leur liberté.
L’Odyssée, cet ancien beau voyage en Méditerranée, nous enseigne qu’il y a deux écueils – Charybde et Scylla – et qu’il nous faut apprendre à les éviter l’un et l’autre, de crainte de nous fracasser sur l’un ou sur l’autre. Eh bien il y a deux Terreurs : la Terreur d’Etat et le terrorisme international. Face à elles deux, nous devons impérativement nous souvenir de la leçon de navigation d’Ulysse, le Méditerranéen.