Vladimir Poutine, notre souci

Ceci n'est pas une provocation. Ceci, ce sont les propos tenus par Vladimir Poutine lors d'un entretien accordé à des journalistes du Figaro, le lundi 4 juin 2007. Ceci, c'est notamment un ensemble de trois extraits:

        « Je suis un pur et absolu démocrate.
        (...)
        le seul pur démocrate au monde
        (...)
        Depuis la mort de Gandhi, je n'ai personne à qui parler ! »

On peut s'étonner, s'indigner, se scandaliser ou bien rire, rire jaune, rire russe, rire de tout, ou bien encore rappeler doctement que la Russie reste une grande puissance et que la parole de son président s'analyse comme un élément parmi d'autres dans le jeu savant et abscons des relations internationales.

On peut, à juste titre cf[1]Voir l'article d'Alain Frachon : « Le dernier des démocrates » dans la rubrique contrepoint, in Le Monde 2, samedi 9 juin  2007., rappeler les techniques de propagande de feu l'Union Soviétique. On peut encore – et c'est sans doute cela que les chancelleries du monde s'attellent à faire – relativiser les propos, dédramatiser l'entretien, désamorcer son impact afin de passer au plus vite à autre chose et de retrouver les règles ordinaires de l'ordre diplomatique.
Bref, don't worry !

    Qu'il soit permis cependant d'exprimer en ces quelques lignes notre souci. Tout lecteur un tant soit peu informé des affaires du monde pourra aisément constater qu'il y a un décalage entre la parole poutinienne et la réalité. Mais dire cela n'est pas encore suffisant. En fait de décalage, il s'agit plutôt d'un abîme. Ce qui est dit se situe aux antipodes de ce qui est. Tout le monde le sait, et chacun en convient. Poutine lui-même sait que nous savons que ce qu'il dit n'a rien à voir avec la réalité contemporaine de la Russie et de sa gouvernance. Il ne nous ment pas. Il ne cherche pas à nous mystifier. La référence à Gandhi souligne le caractère clairement fantaisiste des propos tenus. Alors, de quoi parle-t-il ? Et pourquoi parle-t-il ainsi ?

    Parler ouvertement à mille lieues du réel, parler ainsi en sachant bien ce que tout le monde sait – qu'il n'y a pas de lien entre les mots prononcés et l'état des choses – ce n'est rien d'autre qu'un déploiement de puissance. Le maître du discours énonce urbi et orbi qu'il est le maître du réel. Sa liberté totale quant aux relations entre les mots et les choses n'est rien d'autre que la manifestation de son pouvoir. Du point de vue de l'exercice de ce type de pouvoir, parler n'a pas pour fonction de dire le réel, mais d'établir un rapport de forces ! Pour l'autocrate russe du moment, parler n'a pas pour vocation de nouer tout un faisceau de relations sur la scène du monde. Parler sert à dominer. La réalité telle que nous la concevons dans sa complexité et dans son caractère dramatique est étrangère au regard du maître. Notre réel n'est pour lui qu'un décor. Pour les adeptes du culte de la puissance, seule la puissance vaut pour réalité. Bien sûr, nous pouvons nous arranger pour ne pas le comprendre, mais c'est alors nous qui avons tort. Vladimir Poutine ne dit pas n'importe quoi. Il ne nous ment pas. Il ne nous manipule pas. Il fait étalage de sa puissance, et il teste nos réactions.

    Non seulement ce qu'il dit n'est pas vrai, non seulement cela n'a rien à voir avec la réalité, non seulement il le sait et il sait que nous le savons, mais il tient encore à nous prévenir: puisqu'il présente son pouvoir manifestement despotique en usant du vocabulaire de la démocratie, c'est précisément parce qu'il estime ne plus rien avoir à cacher. Le simulacre ne relève plus du faux-semblant. Il ne cherche plus à donner le change. Il n'y met plus les formes. La plaisanterie des apparences a assez duré : on passe aux choses sérieuses d'un despotisme affirmé, qui s'offre le luxe tranquille de capter dans les mots les valeurs qu'il méprise.

    Le bourreau des Tchétchènes dit en quelque sorte :  « Si je dis que je suis « un pur et absolu démocrate » - ce que je ne suis pas comme vous le savez bien, ce que je ne peux pas être, ce que je ne veux pas être, comme vous ne devriez pas manquer de le savoir - vous dites quoi ?  Vous, non pas les journalistes, non pas les observateurs, non pas les commentateurs, non pas les philosophes de service accrochés à leur plume, non pas les chroniqueurs armés de leur micro – mais vous les représentants élus des pays démocratiques, vous dites quoi ? Eh bien moi je vais vous le dire. Je vais vous dire ce que vous allez dire : rien. Vous ne direz rien. J'aurai donc encore avancé d'un pas. J'aurai insulté les valeurs qui vous sont les plus chères, et vous ne piperez mot. Vous abandonnerez encore un peu plus ces valeurs que vous prônez, comme vous avez abandonné les Tchétchènes que j'ai écrasés, et comme vous abandonnez le peuple russe que j'opprime de plus en plus ouvertement ».

    Surtout, pas de levée de boucliers contre les sorties de Vladimir Poutine ! Pas de vagues et pas de remous ! On laisse passer – G8 oblige. La consigne européenne est on ne peut plus claire : en cas d'attaque manifeste contre les valeurs démocratiques, profil bas !
 

1 Voir l'article d'Alain Frachon : « Le dernier des démocrates » dans la rubrique contrepoint, in Le Monde 2, samedi 9 juin  2007.



jeu, 05/14/2009 - 16:13

Droit et soin contre les violences