Une ombre sur notre esprit
En 1994 au Rwanda, le meurtre bat son plein. La violence idéologique a distribué bien plus que des bâtons et des machettes : elle a distribué l'autorisation de tuer.
Et c'est à ce moment précis, alors que les massacres ont commencé sur grande échelle en ce pays des mille collines, alors que l'ombre du génocide s'étend brutalement sur la population tutsi décimée dans le cadre énoncé et reconnu d'un projet d'extermination, c'est à ce moment que se produit un autre événement considérable, qui n'est rien d'autre selon nous que le corollaire de la scène de sang : l'Organisation des Nations Unies décide de retirer de Kigali la plupart de ses soldats. Il y a là comme l'ouverture d'un deuxième gouffre : une démission politique généralisée. Alors qu'il est encore possible d'intervenir et de s'interposer, alors que l'état des lieux militaire le permet, la communauté internationale choisit, non pas de renforcer son contingent, mais de l'alléger – non pas de se donner les moyens d'arrêter la main du crime, mais de s'assurer d'être dorénavant dans l'incapacité de le faire. Il ne s'agit pas d'une simple fuite, ni de la manifestation d'une panique provoquée par un rapport de forces défavorable. Il y a eu vote au Conseil de Sécurité. Les grandes puissances ont voté la non-intervention, qui est donc bien à cet instant l'expression d'une volonté politique internationale. Il ne s'agit pas d'une simple absence, mais d'un retrait ; non pas d'un constat d'impuissance, mais d'un départ délibéré. Cette démission flagrante dit quelque chose de notre incapacité de penser. En réponse à l'organisation de l'élimination d'un peuple, le monde détourne, non pas à proprement parler son regard, mais sa pensée. Il laisse quand même quelques soldats. Certains n'auront même pas le droit de défendre leur propre vie. Il laisse surtout d'autres témoins : des journalistes, des photographes, des cameramen, du personnel d'organisations non gouvernementales. Il laisse donc derrière lui un certain regard, le seul qu'alors il concède, le regard effaré et effondré de ceux dont la mission est de ne rien pouvoir faire. Le monde veut bien assister au drame, mais il refuse de le penser. Il s'accorde la diffusion de certaines images, mais s'interdit cette analyse du réel en temps réel en dehors de laquelle l'acte de penser n'est peut-être rien d'autre qu'un acte de nostalgie.
Face à l'immensité de la désolation, nous ne devrions pas être étonnés de retrouver en première ligne des enjeux de vocabulaire. Si ce qui se passe au Rwanda est un génocide, le droit international fait de l'intervention une obligation. Il faut donc, si l'on veut se soustraire à cette obligation, ne pas reconnaître qu'il y a génocide, ne pas se résoudre au mot. Il faut dire qu'il ne s'agit pas de cela mais d'autre chose, d'évènements sans doute terribles, mais qui ne sauraient entrer dans cette catégorie extrême. Le débat se déplace sur les mots. La vie des gens ne tient plus qu'au fil ténu de la parole. De même qu'une entreprise de négation avait lancé la machine à tuer, c'est une pratique du déni qui lui laisse le temps nécessaire pour aller jusqu'à son terme. Les planificateurs du désastre employaient des mots pour se persuader que l'Autre n'appartenait pas à l'humanité et pour se convaincre que ce qu'ils allaient faire ne relevait pas de la criminalité, tandis que la communauté internationale, Etats-Unis en tête, se convainc ou fait semblant de se convaincre que le génocide qui se déroule sous ses yeux n'en n'est pas un. Le traitement sémantique par le vide agit de part et d'autre : ceux qui refusent de dire ce qui est finissent par faire alliance avec ceux qui s'ingénient à ne jamais dire ce qu'ils font. À la déclaration persistante selon laquelle les gens qu'on assassine ne seraient pas de véritables personnes humaines, correspond cet énoncé international selon lequel le génocide qu'on laisse accomplir n'en serait pas vraiment un. Le déni pratiqué le monde prête main forte à la négation ayant cours dans le meurtre. Le détournement de la pensée des uns encourage la manipulation active dans la pensée des autres. Dès l'instant qu'on ferme les yeux sur ce qu'on ne peut pas ne pas voir, dès l'instant qu'on s'est volontairement interdit de penser l'évidence, les pratiquants de la cruauté de masse se sentent confortés dans leur entreprise, comme s'ils avaient entendu au travers du vote du Conseil de Sécurité un consentement implicite, qui vaut pour autorisation de continuer cette violence désormais partagée.