Un homme assassine une jeune fille

Il faut le dire et le répéter de lecture de journal en lecture de journal : il n’y a pas de fait divers. Il y a des tragédies modernes, et elles sont arrivées près de chez nous. Les mots pèsent lourd, quand ils parlent de cette terreur de proximité. Aurélie, l’adolescente de seize ans qui vivait à Jard sur Mer, n’a pas été tuée par un amoureux, ni par un amant, ni par un ami, mais par un homme meurtrier. Il n’y a pas de crime passionnel, il y a des crimes criminels. On ne tue pas par amour. On tue par domination, par appropriation et réification du corps de l’autre. On tue par aboutissement d’une violation. La violence extrême est le final d’une violence déjà exercée. C’est l’ultime d’une mainmise.
Il n’y a pas eu de « rupture » entre la jeune fille et son prédateur. Le langage de la Carte du Tendre n’a rien à voir avec la géographie examinée par la Brigade criminelle. On ne parle pas de la même chose. Les pratiquants ordinaires de la confusion sémantique ne voient pas qu’ils font le jeu de l’agresseur et de ses discours de brouillage. Le monde a vite fait de tomber dans les panneaux de la perversion, qui commence par des mots, par des entreprises de contournement, d’encerclement, par des déplacements constants de sens. La course au meurtre prend d’abord son temps et ses masques. Et puis quand elle s’emballe, elle dévoile ses ressorts. Elle se montre vraiment dans sa brutalité. Le système agresseur ne peut plus s’empêcher de crier sur les toits ce qu’il est. Il tue en pleine lumière, tout en laissant derrière lui des traces persistantes d’un aveuglement social.
Avant d’assassiner sa proie sur un parking de l’Aiguillon-sur-Mer, Bruno Noyé l’avait enlevée. Avant de l’enlever, il l’avait violée. Avant de la violer, il avait ligoté et bâillonné sa mère, et il l’avait endormie avec de l’éther. Il venait de violer une jeune fille de 19 ans à Dieppe. Et avant, il avait été plusieurs fois entendu par les Services de police, mais les « affaires » avaient été classées. La brisure suit une ligne droite de crime en crime. Elle ne se déroule pas de l’amour à la mort, mais du viol à l’assassinat, c’est-à-dire de destruction en destruction. Le suicide terminal s’inscrit dans la même obsession de la domination : il faut échapper aux gendarmes, au juge d’instruction et à la Cour d’Assise. Quand on se pense comme le maître des corps, on veut rester le maître de la scène. La toute-puissance ferme sa porte. Dans l’état actuel de la législation, elle éteint du même coup l’action publique.
Il faudrait revenir sur les classements sans suite de Dieppe. Il faudrait mesurer davantage le pouvoir légal de ne pas agir en cas de plainte pour agression. Et il faut revenir sur cet extraordinaire déploiement d’abstention dans les rues de Jard-sur-Mer, sacrée capitale de la non-assistance en octobre 2004. Il y a donc là dehors dans la rue — près de chez eux — une jeune fille manifestement paniquée, qui appelle à l’aide, qui crie : « Aidez-moi », et qui tente de provoquer l’intervention des passants. Elle y parvient presque : il y a des gens qui réagissent, et qui commencent à s’interposer. Mais ils lâchent aussitôt, et ils laissent la proie aux mains du prédateur. Pourquoi ? Parce qu’il leur a parlé. Parce qu’il les a endormis non avec de l’éther, mais avec des mots. Des mots de confusion et de brouillage. Des mots pour ne pas penser. Il les a ligotés et bâillonnés en leur faisant croire qu’il s’agissait d’une « affaire de famille », et ils ont cru qu’il était le frère de la jeune fille. Et alors ? Qu’est-ce que cela aurait dû changer en matière d’appel au secours ? Même si la violence avait été intrafamiliale, et même si la terreur avait été filiale, le devoir d’assistance à mineur en péril n’aurait pas disparu pour autant ! L’agresseur, lui, sait qu’il peut compter sur certaines représentations solides, comme celle qui consiste à ne pas se mêler des violences dans la maison d’à-côté, même si elles débordent occasionnellement dans la rue. Ces gens qui n’ont pas secouru la jeune fille aux abois participaient alors, à leur corps défendant, d’une très vieille construction idéologique, l’acceptation de la domination totale d’une personne sur une autre personne, sous quelque prétexte relationnel que ce soit. Les passants de Jard ont fait comme le parquet de Dieppe : ils se sont d’abord inquiétés, et puis ils ont classé l’affaire. La suite, tout le monde maintenant la connaît.

lun, 04/20/2009 - 16:30