La Tchétchénie, une mine de sang

Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, fait le voyage de Moscou le 4 février 2000, au moment précis où Grozny agonise. Parlant de Monsieur Poutine, il déclare : « Je l’ai trouvé patriote, animé par une grande idée de son pays ». Il dit que son interlocuteur s’est exprimé « avec beaucoup de conviction, de détermination et de franchise ». Il est difficile de croire le représentant du gouvernement de Monsieur Jospin quand il parle de la franchise de Monsieur Poutine. La diplomatie est une chose, l’insulte à l’égard des suppliciés en est une autre. Au moment même où les soldats russes assassinent les rescapés de Grozny, au moment où ils les font sortir des caves pour aussitôt les pousser dans la mort, Monsieur Védrine transmet à Monsieur Poutine une invitation à Paris pour le lendemain de l’élection présidentielle, dont chacun pense qu’il sortira vainqueur. On ne sait pas si la diplomatie française fournit aux grands criminels de quoi laver leurs mains du sang qu’ils ont versé, ou bien si elle choisit de s’en laver les siennes. Mais le sang ne s’efface pas toujours aussi facilement que les créances. Il arrive même qu’il ne parte pas.
 
Les 19 et 20 juillet 2002, Vladimir Poutine reçoit à Sotchi, sur les bords de la mer Noire, Jacques Chirac, qui vient d’être réélu Président de la République française, après avoir vaincu Jean-Marie Le Pen au deuxième tour des élections. Laissant aux orties toute prudence, Jacques Chirac tient à se démarquer de l’ancien langage à géométrie variable d’Hubert Védrine. Il épouse carrément la thèse russe :
 
« La France condamne sans réserve tout acte terroriste quel qu’il soit et considère qu’aucune cause ne peut justifier des actions terroristes. »
 
L’ancien gaulliste oublie le sens d’une résistance nationale confrontée à la barbarie d’un occupant. Il participe activement au nouvel habillage du mannequin tchétchène, qu’on présente aux publics du monde comme le méchant personnage de la pièce. On ne saurait cautionner le crime sans participer à son corollaire : le déni. C’est pourquoi le Président français ― élu contre le chef du Front National au nom des valeurs humanistes ― ne se contente pas de rappeler la position des Occidentaux :
 
« La seule réponse convenable est de nature politique. »
 
Il la mine aussitôt et la vide de son sens en affirmant :
 
« Je comprends que c’est ce qui est engagé. »
 
Jacques Chirac sait qu’il n’en est rien. Mais il va dire que si. Il sait que la position russe est strictement militaire, mais il va dire que non. Il sait que son interlocuteur mène une guerre à outrance contre un peuple, mais il va faire comme s’il ne le savait pas. L’affaire est entendue : il ne veut pas le savoir. Ce qu’il sait par ailleurs, c’est qu’à son retour personne ― ou presque ― ne lui demandera des comptes politiques pour ses déclarations. Les Français, ravis ou simplement soulagés d’avoir voté contre Jean-Marie Le Pen, estiment en avoir fait suffisamment en matière de lutte contre le mal. Ils ont élu ― pour beaucoup à contre-cœur ― un chantre des valeurs humanistes, et cela leur suffit. Eux non plus ne veulent pas savoir « ce qui se passe » en Tchétchénie. Leur représentant les a compris. Un élu expérimenté sait qu’il y a aussi, en chaque vote, la présence latente d’une demande de sommeil. Il sait sur quels points il a des comptes à rendre à ses électeurs, et sur quels points ses électeurs le chargent de mettre en acte leur non-conscience. Quand il reviendra des bords de la mer Noire, il sait qu’on le laissera tranquille au sujet de la dévastation d’une terre du Caucase par le pouvoir et l’armée russes. C’est pourquoi, il peut laisser tranquille Monsieur Poutine à ce sujet.

dim, 04/26/2009 - 14:33