Droits humains, programmes électoraux
Si nous pouvons constater que les droits humains sont aujourd’hui regardés comme des fondamentaux éthiques et juridiques – du moins dans les démocraties – nous pouvons aussi constater qu’ils n’inspirent pas fondamentalement les pensées ni les pratiques politiques. En particulier, lors des consultations électorales, ils ne sont pas placés au centre des débats. Au moment crucial de la vie d’une démocratie, ils sont quasiment absents des préoccupations énoncées. C’est un peu comme si il y avait un pacte d’évitement entre électeurs et candidats.
A partir de là se développent des politiques d’abandon, sous couvert de protestations humanistes : Rwanda, Bosnie-Herzégovine, Tchétchénie… Parfois, les interventions sont terriblement tardives : Kosovo, Timor Occidental, Sierra-Leone, Libéria… Quant à la dictature chinoise, elle bénéficie de multiples complaisances, jusqu’à se voir offrir un discours à l’Assemblée Nationale en France.
Mais plutôt que de s’épuiser à protester à la marge contre toutes ces affaires de sang – qui ne sont pas des affaires étrangères – mieux vaut inscrire notre souci au cœur de la vie politique, c’est-à-dire d’abord dans les campagnes électorales et dans les débats qui les animent. Tant que des élus ne se sentiront pas explicitement mandatés pour mettre en place des politiques centrées sur les droits humains, ces droits resteront un idéal paradoxal. Ils continueront d’être à la fois encensés et oubliés. La Cour Pénale Internationale sera chargée de juger des crimes qu’on aura laissés se perpétrer ; les Organisations non gouvernementales seront instrumentalisées et masqueront, malgré elles, la carence des Etats ; les commémorations solennelles des grands crimes passés seront quasiment contemporaines des nouveaux crimes de masse.
L’enjeu nous semble donc d’inscrire notre souci dans la vie politique même, en rappelant, tout au long des campagnes électorales à venir, ce primat des droits humains, et en exigeant qu’il se traduise par des engagements précis et concrets. La lutte contre les politiques d’abandon ne peut se satisfaire d’attitudes protestataires. Elle passe par des programmes qui doivent être soumis aux suffrages.
Les crimes commis ou tolérés par certains Etats doivent être combattus par des politiques mises en place par d’autres Etats. Il n’en ressort pas un risque accru de déclenchement des guerres, puisqu’il s’agit au contraire d’œuvrer sans discontinuer à la prévention des guerres. Et nous n’oublions pas ce que recouvre ce pluriel : guerres entre des nations, véritables guerres menées par un Etat contre son propre peuple. C’est ce champ d’ensemble des violences politiques que nous devons penser au moment même des élections. Il est difficile de demander aux gens de penser soudain le monde, quand on les encourage la plupart du temps à ne pas se soucier de lui. On ne sort pas brusquement de leur léthargie ceux qu’on avait assignés à la position de spectateurs. C’est un travail continu de rappeler à chacun sa part de responsabilité universaliste. Et ce travail passe par des projets énoncés et débattus lors des campagnes électorales. Si le vote veut sortir de la non-assistance quant aux affaires de sang, il faut que le vote pense le sang, afin d’en contrecarrer les logiques archaïques internes.
Si nous voulons que des actions gouvernementales pèsent à l’échelle du monde en faveur des droits humains, il faut que les gouvernements se sentent liés par de véritables engagements pris devant leurs peuples et devant leurs représentants. La vigilance des élus reposera sur un nouveau pacte de conscience sorti des urnes, aux antipodes de l’évitement consensuel d’aujourd’hui.