Droits de l'Espèce !

C’est une petite phrase dans un très long et très important discours. Il y a quelques semaines, un candidat à la présidence de la République exposait son programme en matière de politique internationale.

Le candidat, qui peaufinait sa stature d’homme d’Etat, était attendu sur de nombreux sujets et la salle était des plus attentives. La récitation suivait son cours avec juste ce qu’il faut d’emphase quand une phrase se voulant programmatique fut lancée : « La France doit mettre les droits de l’Homme au service des droits de la Femme, dans le monde entier ».

Ainsi jetés dans le grand chaudron du discours de campagne, les mots clés « droits », « femme », « monde », distillent d’abord une sensation confuse de satisfaction. Autrement dit, la résonance, le signifié, de cette déclaration fait son œuvre. On « entend » la dénonciation attendue du triste sort réservé aux femmes. Mais, après une courte décantation, passé le contentement organisé de l’oreille, lorsque la myéline s’active, la quête du signifiant prend le relais. Avant même que les conclusions ne soient rendues, que la raison ait traité les informations, c’est une amertume qui nous envahit.

« La France doit mettre les droits de l’Homme au service des droits de la Femme, dans le monde entier » sous-tend deux préalables. Deux affirmations, qui - si elles n’étaient pas le socle sur lequel s’appuient nombre de comportements violents et inacceptables, allant puiser loin dans la région archaïque, presque pestilentielle, de nos représentations mentales - prêteraient presque à sourire par leur absurdité.

Premier postulat implicite, les droits de l’Homme n’incluent pas, a priori et intrinsèquement, les droits de la femme. Ce n’est rien de moins qu’une involution. Contrairement à ce que certains d’entre nous avaient toujours supposé, les droits de l’Homme ne s’appliquent pas constitutivement, de fait et de droit, aux femmes. La preuve étant qu’il faut les « mettre au service » de cette autre catégorie de droits, « les droits de la Femme ». Les droits de l'homme présentés ainsi ne sont que les droits des mâles.

Second postulat tacite, antécédence de cette dissociation, les femmes sont instituées en espèce, sinon biologique du moins juridique, distincte des hommes. Or, dissocier deux espèces dont une seule peut prétendre aux droits de l'Homme, c'est reléguer l'autre espèce, les femmes, à la frontière extérieure de l’humanité, en tous cas de l’humanité juridiquement sécurisée.

L’aberration du raisonnement va plus loin encore. Cette espèce nouvelle, distincte, et improbable est considérée comme dépendante de l’espèce des hommes puiqu'elle n’arrive pas à imposer par elle-même non seulement le respect de ses droits, mais surtout la reconnaissance de son appartenance à la même espèce que les hommes. A tel point qu’il faut la placer sous l’aile protectrice des droits de l’Homme qui sont appelés à son « service ». Enfin, pour aller au terme de cette logique insidieuse, si une notion de dépendance est instaurée, c’est donc qu'un rapport de hiérarchie est posé entre ces deux espèces… de là, il n’y a qu’un pas, très court et aisément franchissable, d’autant qu’en réalité il est déjà franchi, vers l’idée d’infériorité.

Ainsi, dans la France contemporaine, redirigée dans des formes plus souterraines ou alambiquées, mais à peine, la représentation patriarcale de la société et de ses droits fondamentaux n’a pas disparu. Au contraire, elle se porte à merveille.

Alors, on pourra toujours se hasarder à me confondre du vaniteux péché d’exégèse excessive, de surinterprétation de ces propos, dont, du reste, je ne saurais douter de la bienveillance qui les animent. Toutefois, cette velléité s'avérerait infructueuse.

En effet, Bergson a tenté de relativiser le lien entre pensée et langage, décrivant un caractère général au langage, une dimension par nature fonctionnelle ou pratique, par opposition à la spiritualité de la pensée. C'est une limitation qu'il tente d'exposer : "nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles" - cf[1]Henri Bergson, in "Le Rire", III, 1, Paris, Alcan, 1900, p. 117.. Admettons. Mais, en politique plus qu'ailleurs, c'est bien la conception hégélienne du langage qui s'impose. Ici, les mots ne sont pas vides, ne sont pas gratuits. Ils parlent aux sens comme à la raison parce qu'ils sont chargés de sens. En politique, il n'y a pas de mots qui dépassent ou réduisent la pensée, ils sont l'alpha et l'oméga de la pensée car "c'est dans les mots que nous pensons" - cf[2]Georg Wilhelm Friedrich Hegel, in "Philosophie de l'Esprit".. S'il y a un lieu où l'on juge sur pièces, et uniquement sur pièces, un lieu où le langage est la pensée, c'est le discours politique.

Dès lors, que faire pour réparer cette situation ?

Reprendre la déclaration de 1789 en précisant : « déclaration des droits de l’Homme, du citoyen, et des femmes » ? Corriger le préambule de 1948 comme suit : « conséquemment à de regrettables confusions, il est rappelé que les humains de sexe féminin sont parties aux bénéficiaires des droits précédemment énoncés » ? Non évidement. Combattre cette affliction par tant d’ironie serait continuer d’en faire le lit.

Toutefois, la solution commence là où perdure l’affection, dans les mots.

Malgré la décision du 19 décembre 1998 de la commission nationale consultative des droits de l’homme, refusant de changer l’expression « droits de l’homme » - cf[3]Il convient de souligner que la plupart des dictionnaires de langue française n'appliquent pas la majuscule au h de "droits de l'homme" afin de mieux témoigner du caractère asexué de ces droits - pour celle de « droits humains » - cf[4]Traduction littérale de l'expression la plus usitée, celle anglophone de "Human Rights" - ou de « droits de la personne » - cf[5]Comme c'est déjà le cas au Québec -, la nécessité de changer de formulation afin d’en expulser la dimension sexiste et restrictive n’en pas moins manifeste.

Cette petite phrase dans ce très long et très important discours n’en est qu’une illustration de plus.

cf[6]Cet article a été publié pour la première fois dans le cadre du troisième numéro de la revue papier "Le Quai d'en face", été 2007, p. 23-26.

1 Henri Bergson, in "Le Rire", III, 1, Paris, Alcan, 1900, p. 117.


2 Georg Wilhelm Friedrich Hegel, in "Philosophie de l'Esprit".


3 Il convient de souligner que la plupart des dictionnaires de langue française n'appliquent pas la majuscule au h de "droits de l'homme" afin de mieux témoigner du caractère asexué de ces droits


4 Traduction littérale de l'expression la plus usitée, celle anglophone de "Human Rights"


5 Comme c'est déjà le cas au Québec


6 Cet article a été publié pour la première fois dans le cadre du troisième numéro de la revue papier "Le Quai d'en face", été 2007, p. 23-26.



jeu, 05/14/2009 - 22:06

Sébastien Turcat