Décréptitude de la dynastie castriste
Cela fait déjà plus d’un an, depuis le 31 juillet 2006, que Fidel Castro se récupère de sa grave maladie, selon les uns (ses crédules partisans), ou est au plus mal, quasiment à l’agonie (selon ses détracteurs les plus lucides). Il y a en effet ceux qui ne se résignent pas à le voir disparaître définitivement de la scène publique tandis que les autres n’ont qu’une envie : qu’il entre définitivement dans l’Histoire.
En tout cas, il n’est réapparu ni le 26 juillet (date de la commémoration de l’attaque de la caserne Moncada, anniversaire de son plus haut fait d’armes en 1953), ni le 31 juillet, pour commémorer la passation de pouvoirs, ni le 13 août (son anniversaire). Autant dire qu’il n’est plus qu’une présence fantomatique, qui ne sévit plus à travers d’interminables discours sur la place publique et à la télévision, mais seulement au moyen de « réflexions » publiées dans les quotidiens du Parti et de la Jeunesse communistes, ayant trait aussi bien à l’éthanol qu’aux Jeux panaméricains qui se sont déroulés au Brésil, au cours desquels deux des meilleurs boxeurs cubains ont tenté d’échapper, sans succès, à leur délégation pour demander l’asile politique dans une ambassade.
Pour les Cubains, cette absence d’images du Líder Máximo, hormis quelques montages vidéo, la plupart réalisés en collaboration avec son disciple favori, l’ancien putschiste et futur dictateur à vie vénézuélien Hugo Chávez, donne le temps de respirer (et, accessoirement, de penser). Personne n’est plus obligé de lire les « réflexions » du Commandant en chef. L’on peut même en faire l’usage domestique le plus trivial, ce à quoi a toujours servi la presse officielle (la seule existante à Cuba), étant donnée la pénurie chronique de papier toilette dans l’île.
Cependant, le castrisme n’est pas encore passé à la trappe. Après Fidel (mais pouvait-on en douter ?), il y a Raúl, son petit frère, son cadet de seulement cinq ans. Autrement dit, un dinosaure, responsable au même titre que son aîné, durant pratiquement un demi-siècle, de la politique du régime.
La principale discussion au sein de l’opposition clandestine et de l’exil durant des décennies a été de savoir qui était le pire des deux. Raúl Castro, de toute évidence, n’est pas un ange. Dès la prise du pouvoir, en janvier 1959, il a fait fusiller près de soixante-dix personnes, accusées d’avoir servi la dictature antérieure, celle de Batista, en une seule nuit, et de l’avoir annoncé publiquement. Il est également responsable des nombreuses purges effectuées par la direction révolutionnaire contre ses propres membres, en se débarrassant de tous ceux qui pouvaient faire de l’ombre à Fidel ou à lui-même. Il a en outre dirigé les interventions cubaines à l’étranger, notamment en Afrique, n’hésitant pas à décimer des villages entiers dans le sud de l’Angola. En d’autres termes, c’est un redoutable assassin.
Et c’est cet homme-là que certains analystes, fort complaisants, tentent de présenter comme un « pragmatique », voire comme l’homme du changement à Cuba ? Depuis qu’il a assumé la totalité du pouvoir (il était et il reste tout de même second secrétaire du Parti, vice-président du Conseil d’État et du Conseil des ministres et ministre de la Défense), Raúl Castro se montre peu, n’intervenant en public que lorsqu’il s’y voit obligé et, de temps en temps, semble tendre la main aux Américains pour entamer des négociations (mais pas tout de suite, avec le prochain président qui ne prendra ses fonctions qu’en 2009). Sur quoi, au fait ?
Sur l’embargo et la normalisation des relations avec le grand voisin du Nord ? Sur la politique migratoire ? C’est ce dernier point que le pouvoir craint le plus. En effet, les sorties illégales (mais y en a-t-il eu de vraiment légales, hormis en épousant un étranger ou une étrangère ?) du territoire se sont multipliées ces derniers temps, en direction de la Floride bien sûr mais aussi du Mexique, des pays d’Amérique centrale et des autres îles des Caraïbes. Les Cubains ont toujours eu la frénésie de la fuite à tout prix face à la mainmise totalitaire sur le pays. C’est là leur principal moyen de révolte. Des départs massifs pourraient se reproduire, comme en 1965, en 1980 ou encore en 1994. C’est d’ailleurs une éventualité que les Américains contemplent avec inquiétude et qu’ils tentent d’éviter eux aussi, ne souhaitant pas se retrouver avec un exode massif de Cubains sur leur territoire.
Pour Raúl Castro, rien ne doit changer : sa famille doit rester au pouvoir au moins jusqu’à l’extinction de ses patriarches et davantage encore, si possible. D’ailleurs, la fille de Raúl, Mariela Castro, fait actuellement office de porte-parole d’une prétendue ouverture à Cuba, de par sa condition de directrice d’un Centre d’éducation sexuelle et sa réputation de protectrice des homosexuels, catégorie qui, dans les années 60, était systématiquement envoyée dans des camps de travail et de rééducation appelés UMAP (Unités militaires d’aide à la production) par son père et par son oncle. Mariela, donc, défend une politique d’ouverture, mais pas l’instauration de la démocratie que préconisent les « impérialistes » et la gusanera (la vermine), autrement dit les opposants, de l’intérieur et de l’exil.
Parmi ceux-ci, ils sont des centaines à être toujours en prison dans l’île pour avoir défendu leur droit à s’exprimer librement, sans compter tous les autres, condamnés comme droits communs pour des délits aussi graves qu’avoir tué un porc ou une vache dans l’intention d’en consommer la viande pour ne pas crever de faim, ou d’avoir tenté de quitter le pays. Depuis un an, le régime a fait libérer quelques prisonniers politiques (qui peuvent se compter sur les doigts d’une main), les plus malades, ceux qui risquaient de mourir en prison et de provoquer quelques timides protestations internationales. Il n’en fallait pas plus pour voir Cuba rayé de la liste des États condamnés par la nouvelle Commission des droits de l’homme des Nations Unies, qui regroupe en son sein quelques-uns des plus grands prédateurs des libertés dans le monde. Cuba, d’ailleurs, espère légitimement en faire partie dans un proche avenir.
Toujours est-il que rien n’a changé, même en apparence. Aucun espoir n’est permis tant que la succession dynastique mise en place ne volera pas en éclats. Mais cela ne pourrait se produire que si les pays démocratiques (particulièrement ceux de l’Union Européenne) cessaient de considérer la révolution cubaine avec bienveillance et ses prisonniers avec une certaine condescendance. La tyrannie des frères Castro n’est plus qu’une sinistre caricature des illusions libertaires du siècle passé. Il serait temps que les démocrates et les défenseurs des droits de l’homme à travers le monde en prennent définitivement conscience et agissent en conséquence, pour rendre aux Cubains la liberté à laquelle ils ont droit et qu’ils réclament de toutes leurs forces, dans l’indifférence généralisée de la communauté internationale. cf[1]Cet article a été publié en juillet 2007 dans la cadre de l'édition-papier de la revue "Le Quai d'en face", par Jacobo Machover, Professeur à l’École Supérieure de Gestion de Paris, Maître de conférence à l’Université d’Avignon. Jacobo Machover est également auteur de "La face cachée du Che" (Buchet-Chastel) et de "Cuba, totalitarisme tropical" (10/18).
1 Cet article a été publié en juillet 2007 dans la cadre de l'édition-papier de la revue "Le Quai d'en face", par Jacobo Machover, Professeur à l’École Supérieure de Gestion de Paris, Maître de conférence à l’Université d’Avignon. Jacobo Machover est également auteur de "La face cachée du Che" (Buchet-Chastel) et de "Cuba, totalitarisme tropical" (10/18).